2010

Belkacem Boudjellouli

Les récents dessins monumentaux de Belkacem Boudjellouli campent des personnages apparemment réalistes isolés dans des aplats blancs à la matité sourde. Cow-boys de rodéo, chasseurs, casseurs ou jeunes gens emblématiques des cités, ces personnages ont la particularité de sur-jouer leur rôles, d'offrir d'eux-mêmes l'idée qu'on en attend en soulignant leurs attitudes et en mettant en valeur l'apparat d'un costume-type ou d'une tenue repérée. Il y a quelque hiératisme dans ces figures théâtrales dont la posture semble toujours un peu agressive parce que péremptoire. Il faut dire que la moindre inflexion, la moindre amorce d'un sourire ou d'une grimace sur un visage un peu poseur ou infatué est dynamisé par l'espace blanc où il va résonner. La mise en page de Boudjellouli permet à la moindre amorce de mouvement, au moindre déport de hanche ou inflexion de tête de se développer et de devenir significative. Le fusain s'attache à travailler des transparences et des rythmes qui vont d'un soulignement proche de la charge (forcer le trait), à la miniature (un détail particulièrement travaillé), ou à l'inachèvement (laisser le contour se perdre dans le flou).

Significative de quoi ? Nous raconte-t-on des histoires ? Dans un dessin, tout trait fait histoire. Il y en aurait ici des milliers. Le dessinateur part souvent de reportages-photos effectués par lui-même. C'est à partir d'un document qu'il reconstruit émotionnellement la figure. Le personnage est construit, c'est-à-dire qu'il est hétérogène. Son hétérogénéité est cousue, rafistolée, non pas à partir d'une histoire, mais à partir des rapports qu'entretient le dessinateur avec son sujet. Un portrait, ça raconte l'histoire des rapports du peintre et de son modèle. Ici, les points d'appui de la photo et du souvenir - la mémoire plus le document - creusent différents points de vue, différents regards qui vont de la fascination à la férocité. Ce sont les gens, c'est-à-dire un mélange de fragilité et de bouffonnerie. Ce sont des gens dont le visage ou l'expression semble fuir, par rapport à la certitude du costume ou de la posture. Le trait se glisse entre la satire et une tendresse un peu gênée. Qu'est-ce que c'est, ces vieux gamins qui jouent aux cow-boys ? Il y a toute la sympathie possible accordée à la folie de leur pratique, le rodéo - de quoi se faire briser les os plusieurs fois - et la conscience que ce goût du danger ramène le spectateur, de leur sou- rire un peu mou, de leur décontraction factice, vers un autre type de danger qui appartient à une violence généralisée, celle des Témoignages de Charles Reznikoff ou du Billy the Kid de Jorge Luis Borgès. Du cirque ("misfits" clownesques), de la mythologie hollywoodienne, des ceinturons étincelants, de la bière et un fusil chargé ... Cette même inquiétude torve, on la retrouve devant ce groupe de chasseurs tassés à la voussure terrienne. Le dessin ne consigne pas le monceau de cartouches abandonnées avec les packs de canettes et les paquets de Gitanes. mais ça sent tout ça. Autrefois, Jean Genêt a eu la révélation de ce que représentait une peinture de Rembrandt grâce à l'odeur d'écurie de passagers morts de fatigue après leur jour- née de travail dans un wagon de troisième classe. Il faut en effet qu'une peinture ou un dessin soit capable de sentir autre chose que la térébenthine ou le fixatif. Ce fumet ou cette odeur d'être, ce qui vient de l'intérieur des corps, Belkacem Boudjellouli le recherche dans ses sentiments mêlés : un coup de barre à bâbord pour éviter une caricature qui serait le travers de l'intention satirique, un coup de barre à tribord pour corriger la monumentalité épique pouvant surgir au détour de sa fascination pour ses personnages, de la reconnaissance de leur dignité. Il faut que tout reste sensible et à la limite. Du fait prêt à se défaire, se dévider ... C'est ça, le travail de l'écrivain et du dessinateur : raconter les doutes, les échappatoires, prendre les chemins de traverse de la caresse pour un détail. Le tout pour arriver à la seule chose qui vaille : la présence : un point de vue émotionnel instantané sur une apparition (être, objet, paysage) que le travail du temps (différentes versions et digressions étagées dans l'épaisseur ) rend immuable.


Frédéric Valabrègue “La violence et le jeu”, Journal Sous Officiel, juillet 2003