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 Madeleine Berkhemer

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Elastique, érotique, Alix Rozès

Il y a bien longtemps que le collant a gagné le coeur et le corps des femmes, au détriment des bas et de leur porte-jarretelle. Bien que ces derniers, en matière de lingerie, demeurent pour beaucoup d'hommes l'accessoire le plus emblématique, l'oeuvre de Madeleine Berkhemer vient nous rappeller, sinon nous faire découvrir, l'attractivité si sauvage du collant. Le collant pratique, oui, mais aussi érotique. Son appellation française souligne la propriété physique qui fait son succès: le nylon colle à la peau, la peau des jambes, de l'entre-jambes, des hanches, du ventre et des fesses. Peut-être avez-vous déjà goûté à l'excitante sensation d'enfiler un collant en omettant la culotte ? Le collant isole la peau et la chair du contact direct, mais son extrême finesse appelle le toucher; sa transparence laisse toujours deviner ce qu'il habille.
Ce qui décida Madeleine Berkhemer, alors étudiante au département mode de l'Academy for Visual Arts à Rotterdam, à exploiter ce matériau, est de son propre aveu un profond désintérêt pour la couture. Pour son défilé de fin d'études, elle habille ses mannequins de collants colorés, qui d'un coup de ciseaux se transforment également en « top ». Cependant l'élément principal de cette collection était une déclinaison autour d'une idée d'accessoire, une bande élastique noire ou blanche. Autour de la taille, des bras, du buste, l'élastique figurait les contours des vêtements qu'elle n'avait pas dessiné, et, à l'exemple d'une de ces structures soulignant la poitrine et les épaules, avait pour fonction d'exacerber la sensualité des corps.
Un peu plus tard, Madeleine Berkhemer commence à travailler sur des réalisations plastiques, des sculptures essentiellement composées à partir de collants. Les jambes de nylon sont tronçonnées, fourrées de morceaux de coton, de mousse, de textile, de bulles de plastiques de dimensions variées, et autres matériaux de récupération. Ficelées et nouées ensemble, elles constituent divers organismes baroques, colorés, parfois solidaires d'un mur, tel le cocon d'un insecte, parfois envahissant l'espace, telle une toile d'araignée, suspendue entre sol et plafond par ses propres fils tendus. On est irrésistiblement tenté de les toucher, de les manipuler, pour en éprouver la souplesse et l'élasticité. Ces « soft sculptures » entament avec le spectateur ce que Claes Oldenburg appellait « un dialogue amical ». Ces réseaux de matériaux légers, délicats et éphèmères, se propagent paradoxalement dans l'espace avec une force implacable, vivante, comme si ces organismes étaient arrivés au terme d'une croissance naturelle, et cette alliance improbable de fragilité et de puissance leur confère une sensualité extrême. Car chacune de ces sculptures n'est autre que la représentation d'un corps, de son extérieur, la chair et la peau, mais aussi de son intérieur, de ses organes et de ses tripes. Les orifices du corps, et particulièrement le sexe féminin, sont le lieu de passage, de transition, entre l'interne et l'externe. Le corps a été retourné comme un gant, l'envers est dévoilé et exposé en pleine lumière.
Madeleine Berkhemer est obsédée par le corps, et éprouve une curiosité particulière pour la manière dont il est constitué. Ses recherches l'amenèrent à étudier, à observer l'intérieur des corps, parcourir des revues scientifiques et assister à des dissections anatomiques. Elle se livre à cette orgie visuelle avec un appétit féroce: car il s'agit de formes et de couleurs.
C'est toujours ce désir de voir des corps qui à la même période l'incite à feuilleter des revues pornographiques. De son point de vue, la pornographie « est essentiellement une question de physique » (1). Ces images de corps féminins, découpées et réassemblées, constitueront la matière d'une première série de collages. Ces travaux sont autant d'expérimentations, ou comment créer de nouvelles formes en associants des fragments. Jambes, bras, sexes, sont resitués dans des décors décalés, images de magazines, architectures. Le visage est encore volontairement ignoré. Ou plutôt y est subsitué un logo, une marque : une tête dont le visage absent est encadré de deux couettes enfantines. Ici encore, Madeleine Berkhemer joue du contraste, entre la crudité de ces corps de femmes démembrés, et la grâce des couleurs et de la composition.
Dépassant le processus d'appropriation formelle des collages, elle envoie un jour à ces magazines qu'elle consulte des photographies d'elle-même nue et portant sa fameuse bande élastique, qui seront publiées dans les pages « contact », au milieu d'autres photos amateur. Il s'agit à ce moment là d'une autre sorte de collage, où il est question du rapport des images entre elles.
Pourtant, très vite, cette action limitée à la production d'images dans la solitude de son studio ne la satisfait plus qu'à moitié. Elle imagine alors comme une sorte d'interface, trois personnages fictifs, trois alter-ego: Milly, Molly & Mandy. Elle leur attribue une personnalité et une biographie bien définie, de sorte qu'elle puisse reconnaître en chacune un peu d'elle-même.
Milly, la petite blonde, est une adolescente un peu naïve, tendre. C'est une femme-enfant, qui ira parfois au devant de quelques désillusions. La brune Molly est la fille au passé difficile, et à l'existence chaotique. Solitaire et cynique, elle ne se laisse diriger par personne. Mandy est une fille attirée par le luxe et par tout ce qui brille. C'est un esprit cultivé, elle lit et aime évoluer dans des cercles bourgeois et intellectuels.
Et c'est précisement à partir du moment où elle choisit d'incarner Milly, Molly et Mandy, héroïnes de diverses mises en scènes élaborées avec la complicité du photographe Wink Van Kempen, que Madeleine Berkhemer se projette littéralement dans son oeuvre. Il n'y a plus de distance, il ne s'agit plus de fabriquer une image, un objet, que l'on regarde ensuite. Il s'agit d'être dedans. Milly, Molly & Mandy deviennent omniprésentes. On ne parle plus dans des termes généraux (le corps de la femme), cette idée du corps s'incarne dans un corps particulier, à la satisfaction de l'artiste qui cultive le goût du détail, et une méfiance à l'encontre des grandes idées vagues. Avec Milly, Molly & Mandy, le visage apparaît, ainsi que le jeu de l'interprétation; dans une recherche permanente de tonalités, les dessins permettent d'explorer un univers de regards et d'attitudes, qui seront mis en oeuvre lors de séances photo, de manière que chaque prise de vue raconte sa petite histoire. Milly l'ado rêveuse, vautrée sur son lit entre son portable et son ours en peluche. Ou Molly la ténébreuse, lunettes noires au petit matin.
Elles commencent à peupler les collages, seules ou à trois. Une série réalisée à partir de pages de publicité et illustrations extraites de revues américaines des années 40 et 50, démontrent parfaitement le goût prononcé de Madeleine Berkhemer pour le contraste et la dérision subtile. On y retrouve une Molly malicieuse, transformée pour l'occasion en quarterback d'une équipe de football américain; une Milly à demie nue sur la table du salon, au beau milieu d'une réunion entre amis BCBG; une scandaleuse Mandy dans la salle de jeu des enfants, ou dans la cuisine de Maman. Elles soutiennent le regard du spectateur, moqueuses et tranquilles, et le prennent pour témoin de leur intrusion dans ces sacro-saints lieux communs de la société américaine : le terrain de jeu de réservé aux hommes (Milly, Molly et Mandy seront aussi skateuses et conductrices de grosses cylindrées), le « socializing » entre voisins et le foyer familial.
L'existence de ces trois personnages de fiction lui permet, tout en gardant sous contrôle le degré d'implication de sa propre identité, d'apprendre à se projetter dans diverses situations, et notamment dans le monde réel de la pornographie. Envoyer à des magazines pornographiques en tant qu'amateur des photos d'elle-même constituait une première étape. C'est par l'entremise de Dian Hanson, éditrice de la revue fétichiste Leg Show et de la collection érotique chez Taschen, que la deuxième sera franchie. Dian Hanson reçoit un jour en provenance de Rotterdam, une enveloppe contenant des photos d'une femme « gracieuse, jeune, séduisante, le corps strié de curieuses bandes élastiques » (2). Intriguée, elle décide de consacrer à Madeleine Berkhemer et à ses photos une page de sa revue. Conquise, elle lui propose de rencontrer Roy Stuart, collaborateur régulier et star de la photographie érotique. Leur première rencontre à Paris donnera lieu à une série de photographies, qui sera publiée aux Etat-Unis dans Leg Show et dans le troisième recueil du photographe. Le scénario fut le fruit des visions conjointes de Dian Hanson et de Madeleine Berkhemer, l'éditrice voyant l'artiste dans la peau de la prédatrice, l'artiste ayant l'idée d'intégrer à la mise en scène une de ses sculptures-toiles d'araignée : l'homme pénètre dans l'appartement bourgeois de la femme interprétée par Madeleine Berkhemer, et se retrouvera suspendu, prisonnier du piège en nylon tissé par elle et « représentant un bondage psychique par le fétiche qui le possède » (3).
Pour Madeleine Berkhemer, ce genre de rencontre et collaboration est une stimulation, la mise en danger de soi-même (être photographiée par un inconnu, dans une ville étrangère, seule femme au milieu d'une équipe d'hommes) est une sorte de défi personnel. Elle en tire une énergie qu'elle s'emploie à réinvestir dans son oeuvre de sculpteuse par exemple, et s'applique à reproduire la même attitude dans l'univers du studio. C'est un acte transgressif, l'expérience du fantasme réalisé.
D'autre projets avec Roy Stuart suivront, lui permettront de « s'immerger elle-même dans l'industrie commerciale du sexe, de tester intimement le corps et l'esprit comme objets et complices de la pornographie » (4). Par ce biais, elle éprouve aussi directement l'expérience du regard masculin, se glissant dans la peau de l'homme. Elle ne juge pas ce regard et ce désir masculin, qui se matérialisent dans la pornographie. Elle l'intègre, en tirant la conclusion que le dominé n'est pas toujours celui que l'on croit, que le corps de la femme possède un pouvoir et une puissance que l'on sous-estime.
Outre l'énergie générée par l'accomplissement de cette transgression, elle s'attache à recontextualiser en permanence son oeuvre et son statut d'artiste. Une sculpture, exposée dans l'espace d'un musée ou d'une galerie, se retrouve soudain, tel le corps lui-même, un élément au service d'un scénario publié dans une revue pornographique, ou dans un recueil de photographies érotiques. D'un univers à un autre, elle est créatrice, ou modèle. Cet échange continu entre le monde de la réalité brute, celui de la pornographie, et l'univers fermé du studio où s'élaborent les oeuvres, est précisement ce qui induit une dynamique à l'oeuvre de Madeleine Berkhemer, qui évoque souvent son attachement aux phénomènes de changement, de développement et de remise en perspective.
Au fil du temps et des projets, Milly, Molly & Mandy évoluent, se manifestent sous diverses formes, réinterprètent les clichés de la sensualité féminine. Grâce à la palette graphique virtuose de l'américain Mike James, l'artiste et ses créatures se métamorphosent en bimbos voluptueuses. A Miami, sous l'objectif de la mythique et octagénaire Bunny Yeager, mannequin des 50's, portraitiste de Betty Page et de Maria Stinger en « beach girls », photographe pour Playboy, Milly, Molly, Mandy et Madeleine jouent les pin'ups.
Bienvenue dans le monde de Madeleine Berkhemer, où des femmes délicates conduisent des Lamborghini, et où les hommes se prennent avec délectation au piège de leurs propres fantasmes.

1. M. Berkhemer dans un entretien avec Koen Brams, in Come to the village of Milly-Molly-Mandy, Publication : Cokkie Snoei et M. Berkhemer, Rotterdam, 2000
2. Dian Hanson, « Madeleine Berkhemer, the Art of Self-Exploitation », in Histories by Madeleine Berkhemer, Neue Galerie, Graz, 2004 .
3. Ibid.
4. Ibid.
Notes pour la traduction, citations originales:
Note 1: «  is only about the physical »
Note 2 : «  slender, young, attractive, her body bisected by a series of curious elastic straps »
Note 3: «  the psychic bondage of man in thrall to his fetish »
Note 4: «  Immersing herself in the commercial sex industry, to intimately test body and mind as object and accomplice of pornography »