|
Loin de l'image d'Epinal de
l'artiste lunaire, le plasticien Fabrice Hybert voit dans l'entreprise
un espace de liberté. Travaillant souvent avec l'industrie,
il a d'ailleurs fondé sa propre société.
Depuis une quinzaine d'années,
le plasticien français Fabrice Hybert bouscule le mythe
du créateur maudit. Artiste reconnu (ses uvres, inclassables,
se monnayent cher, comme son Elevage de mouches en 1991,
construction en plastique avec mouches et larves, vendu 88 610 francs
le 23 juin 2001, ou ses dessins Les Cinq Sens ,
achetés, en 2000, 376 600 francs par François
Pinault), il porte aussi une seconde casquette : celle d'un
entrepreneur.
Tout chez lui contredit l'image
de l'artiste lunaire. Son origine d'abord. Fabrice Hybert est
né en 1961 à Luçon, en Vendée, dans
une famille d'agriculteurs éleveurs de moutons. "J'y
retourne régulièrement. C'est un peu un retour
aux sources permanent. C'est une région assez vierge où
les gens ne sont pas blasés", déclare
l'artiste. Il y a de cela quatre ou cinq ans, il a acheté
une vallée dans le sud de la région, pour 200 000 francs,
où il a fait planter des arbres exotiques - une "thématique"
récurrente dans son oeuvre - en provenance du monde
entier.
Son parcours ensuite. Avant de
s'inscrire, en 1980, à l'Ecole nationale supérieure
des beaux-arts de Nantes (ENSBA) - et d'en devenir professeur
depuis la rentrée 2001 -, il a suivi des études
de mathématiques. Son oeuvre, empreinte de rigueur et
de logique, en garde une large trace. "Je suis un bosseur,
se définit-il. J'ai toujours beaucoup travaillé
et j'ai fait rapidement des expositions. Quand j'ai voulu être
artiste, je voulais aussi faire des affaires, faire du commerce,
échanger. Chef d'entreprise, cela a toujours été
mon histoire."
Rapidement courtisé par
les galeries, Fabrice Hybert met un point d'honneur à
conserver son autonomie. Représenté actuellement
par huit galeries à travers le monde, il a toujours décliné
les contrats d'exclusivité qui lient les artistes. "Dans
quel domaine voit-on les marchands prendre 50 % sur un objet ?
C'est aberrant. Les galeries n'ont pourtant pas la notion de
l'après-vente alors que c'est l'artiste qui doit assurer
la restauration d'une uvre lorsqu'elle est cassée. Les
grands artistes internationaux, les meilleurs, savent
très bien gérer seuls leurs affaires",
s'insurge-t-il.
Entre la lenteur des institutions
publiques et la réactivité des PME, Fabrice Hybert
a choisi : il préfère travailler avec des
entreprises privées, petites ou grandes. Etudiant aux
Beaux-Arts, il obtient, dès 1981, de la firme de cosmétiques
Liliane France vingt tubes de rouge à lèvres pour
réaliser son premier tableau, Le Mètre carré
de rouge à lèvres. Six mois plus tard, Matra
lui adresse une caisse de puces électroniques pour couvrir
un tableau de 4 mètres carrés.
En 1990, il projette la fabrication
du plus gros savon au monde - 27 tonnes -, moulé
dans une benne de camion. Son marchand de l'époque, Arlogos,
se désintéresse de l'idée. Fabrice Hybert
démarche alors deux sociétés, dont l'une
- Chimiotechnique SED Idéal -, installée
à Marseille et à Lyon, lui donnera son accord.
Cette dernière, en quête d'un événement
pour relancer sa communication interne, trouve dans ce projet
le liant nécessaire pour dynamiser ses trois lieux de
production. "L'année suivante, ils ont augmenté
leur chiffre d'affaires sur le savon. Cette activité de
production de l'uvre est riche d'échanges entre les décideurs
et les artisans. On peut montrer à quelqu'un dont le métier
tourne un peu en rond qu'il est possible de faire autre chose",
explique le créateur! , qui travaille aujourd'hui avec
Sephora et Voies navigables de France (VNF).
Entrepreneur et industrieux,
Fabrice Hybert crée en 1994 la SARL Unlimited Responsability
(UR, qu'on peut traduire en français par "responsabilité
illimitée") : une unité de production,
située dans le 19e arrondissement de Paris, destinée
aux artistes et aux entreprises, dont l'esprit se situe à
mi-chemin entre l'association, le collectif et la coopérative.
Espace de liberté, l'entreprise
est, selon lui, la structure idoine capable de pallier les insuffisances
de la galerie. "Il y a encore quelques années,
les marchands vendaient uniquement à l'Etat et pratiquement
pas au privé. Les artistes ne veulent pas de cela. Ils
veulent rencontrer des gens, faire du commerce, échanger
des idées et des formes. Ils savent le faire. Pendant
vingt ou trente ans, on les a protégés de cette
capacité-là en les orientant vers un achat public.
L'artiste peut aujourd'hui valoriser un groupe, une entreprise",
défend le plasticien, complice d'un nouveau mouvement
de créateurs indépendants, "les transactionnistes".
UR, dont le chiffre d'affaires
est de 609 797 euros pour 2001, n'est pas construite
selon un modèle fonctionnel. Dotée d'un organigramme
extrêmement souple, elle compte sept employés salariés
polyvalents. "Ce sont des individualités qui ont
leur mot à dire et qui fonctionnent autour des projets
d'artistes ou des désirs d'entreprise. Quelqu'un chargé
de la communication peut un jour organiser une exposition",
explique Fabrice Hybert, qui assume la responsabilité
de gérant bien que l'administration soit confiée
à l'un de ses employés. UR produit des événements,
des uvres, des éditions.
Fabrice Hybert substitue l'idée
active de partenariat à celle de mécénat.
Il est d'ailleurs souvent conduit à collaborer davantage
à la communication interne des entreprises qu'à
leur valorisation externe. Les locaux de sa société
sont dévolus aussi bien au travail d'UR qu'à sa
création personnelle. "Travailler ici est un vrai
plaisir, se réjouit-il. Cela pourrait aussi devenir
un modèle. Cela me semble important d'avoir un artiste
dans une société. Il donne des informations très
riches aux employés. Je m'en aperçois lorsque je
fais mes tableaux, très vite les gens regardent, posent
des questions. Cela tire la pensée vers le haut."
UR, aujourd'hui en plein développement,
devrait prochainement agrandir son capital. "Dans une
entreprise traditionnelle, au bout d'un an, on fait le bilan,
il y a le stock et il y a les problèmes. UR est une entreprise
qui ne peut que gagner des plus-values avec des problèmes.
Nous avons du stock, ce qui peut être désagréable
pour certaines sociétés. Dans notre cas,
cela ne l'est pas parce qu'il peut être revendu cinq ans
plus tard cinq fois plus cher. Nous avons aussi une masse énorme
d'archives et d'objets qui ne sont pas valorisables pour le moment",
se réjouit l'entrepreneur.
Tout en produisant les projets
d'autres artistes, UR accompagne Fabrice Hybert dans toutes ses
aventures, des POF (ses fameux prototypes d'objets en fonctionnement,
comme le POF no 2 daté de 1989, intitulé "Deep
Narcissus", qui est un masque de plongée doté
d'un miroir orienté vers l'intérieur à la
place du verre) aux manifestations de grande envergure. A la
Biennale de Venise de 1997, UR est intervenu pour un tiers du
budget total (686 020 euros) du pavillon français,
que l'artiste avait transformé en studio d'enregistrement.
Dans le cadre de l'animation de l'Arc de triomphe pour le passage
à l'an 2000, la société a contribué
à hauteur de 381 120 euros, soit les deux tiers
de la somme totale.
L'uvre de Fabrice Hybert est
faite de mises en abyme : chaque objet renvoie à
un autre, un POF pouvant, par exemple, être décliné
suivant une multitude de comportements. Son entreprise est conçue
de la même façon : elle n'est pas isolée,
mais en relation permanente avec d'autres structures, un peu
à l'image d'un réseau souterrain. Ainsi, dernier
développement du concept d'UR, Fabrice Hybert a intégré
en 2001 sa société dans un espace mondial mis en
réseau : UR est impliquée dans un nouveau
club international d'entrepreneurs baptisé Woolways.
Pour l'heure, il expose à
la galerie Jack Tilton, à New York, jusqu'au 3 juin,
tandis que "Pof Cabaret" se déroule à
la Kunsthalle Lophem, à Bruges (Belgique), jusqu'à
la fin août, et qu'un fauteuil rouge doté de lamelles
amovibles, facétieusement appelé "Couteau
suisse", est en vente dans le magasin branché Colette,
à Paris, au prix de 7 795 euros.
Roxana Azimi
|