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FABRICE HYBERT

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L'Art du business

 Roxana Azimi, Le Monde du Dimanche 12 - 13 Mai 2002

 

 

Loin de l'image d'Epinal de l'artiste lunaire, le plasticien Fabrice Hybert voit dans l'entreprise un espace de liberté. Travaillant souvent avec l'industrie, il a d'ailleurs fondé sa propre société.

Depuis une quinzaine d'années, le plasticien français Fabrice Hybert bouscule le mythe du créateur maudit. Artiste reconnu (ses uvres, inclassables, se monnayent cher, comme son Elevage de mouches en 1991, construction en plastique avec mouches et larves, vendu 88 610 francs le 23 juin 2001, ou ses dessins  Les Cinq Sens , achetés, en 2000, 376 600 francs par François Pinault), il porte aussi une seconde casquette : celle d'un entrepreneur.

Tout chez lui contredit l'image de l'artiste lunaire. Son origine d'abord. Fabrice Hybert est né en 1961 à Luçon, en Vendée, dans une famille d'agriculteurs éleveurs de moutons. "J'y retourne régulièrement. C'est un peu un retour aux sources permanent. C'est une région assez vierge où les gens ne sont pas blasés", déclare l'artiste. Il y a de cela quatre ou cinq ans, il a acheté une vallée dans le sud de la région, pour 200 000 francs, où il a fait planter des arbres exotiques - une "thématique" récurrente dans son oeuvre - en provenance du monde entier.

Son parcours ensuite. Avant de s'inscrire, en 1980, à l'Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Nantes (ENSBA) - et d'en devenir professeur depuis la rentrée 2001 -, il a suivi des études de mathématiques. Son oeuvre, empreinte de rigueur et de logique, en garde une large trace. "Je suis un bosseur, se définit-il. J'ai toujours beaucoup travaillé et j'ai fait rapidement des expositions. Quand j'ai voulu être artiste, je voulais aussi faire des affaires, faire du commerce, échanger. Chef d'entreprise, cela a toujours été mon histoire."

Rapidement courtisé par les galeries, Fabrice Hybert met un point d'honneur à conserver son autonomie. Représenté actuellement par huit galeries à travers le monde, il a toujours décliné les contrats d'exclusivité qui lient les artistes. "Dans quel domaine voit-on les marchands prendre 50 % sur un objet ? C'est aberrant. Les galeries n'ont pourtant pas la notion de l'après-vente alors que c'est l'artiste qui doit assurer la restauration d'une uvre lorsqu'elle est cassée. Les grands artistes internationaux, les meilleurs, savent très bien gérer seuls leurs affaires", s'insurge-t-il.

Entre la lenteur des institutions publiques et la réactivité des PME, Fabrice Hybert a choisi : il préfère travailler avec des entreprises privées, petites ou grandes. Etudiant aux Beaux-Arts, il obtient, dès 1981, de la firme de cosmétiques Liliane France vingt tubes de rouge à lèvres pour réaliser son premier tableau, Le Mètre carré de rouge à lèvres. Six mois plus tard, Matra lui adresse une caisse de puces électroniques pour couvrir un tableau de 4 mètres carrés.

En 1990, il projette la fabrication du plus gros savon au monde - 27 tonnes -, moulé dans une benne de camion. Son marchand de l'époque, Arlogos, se désintéresse de l'idée. Fabrice Hybert démarche alors deux sociétés, dont l'une - Chimiotechnique SED Idéal -, installée à Marseille et à Lyon, lui donnera son accord. Cette dernière, en quête d'un événement pour relancer sa communication interne, trouve dans ce projet le liant nécessaire pour dynamiser ses trois lieux de production. "L'année suivante, ils ont augmenté leur chiffre d'affaires sur le savon. Cette activité de production de l'uvre est riche d'échanges entre les décideurs et les artisans. On peut montrer à quelqu'un dont le métier tourne un peu en rond qu'il est possible de faire autre chose", explique le créateur! , qui travaille aujourd'hui avec Sephora et Voies navigables de France (VNF).

Entrepreneur et industrieux, Fabrice Hybert crée en 1994 la SARL Unlimited Responsability (UR, qu'on peut traduire en français par "responsabilité illimitée") : une unité de production, située dans le 19e arrondissement de Paris, destinée aux artistes et aux entreprises, dont l'esprit se situe à mi-chemin entre l'association, le collectif et la coopérative.

Espace de liberté, l'entreprise est, selon lui, la structure idoine capable de pallier les insuffisances de la galerie. "Il y a encore quelques années, les marchands vendaient uniquement à l'Etat et pratiquement pas au privé. Les artistes ne veulent pas de cela. Ils veulent rencontrer des gens, faire du commerce, échanger des idées et des formes. Ils savent le faire. Pendant vingt ou trente ans, on les a protégés de cette capacité-là en les orientant vers un achat public. L'artiste peut aujourd'hui valoriser un groupe, une entreprise", défend le plasticien, complice d'un nouveau mouvement de créateurs indépendants, "les transactionnistes".

UR, dont le chiffre d'affaires est de 609 797 euros pour 2001, n'est pas construite selon un modèle fonctionnel. Dotée d'un organigramme extrêmement souple, elle compte sept employés salariés polyvalents. "Ce sont des individualités qui ont leur mot à dire et qui fonctionnent autour des projets d'artistes ou des désirs d'entreprise. Quelqu'un chargé de la communication peut un jour organiser une exposition", explique Fabrice Hybert, qui assume la responsabilité de gérant bien que l'administration soit confiée à l'un de ses employés. UR produit des événements, des uvres, des éditions.

Fabrice Hybert substitue l'idée active de partenariat à celle de mécénat. Il est d'ailleurs souvent conduit à collaborer davantage à la communication interne des entreprises qu'à leur valorisation externe. Les locaux de sa société sont dévolus aussi bien au travail d'UR qu'à sa création personnelle. "Travailler ici est un vrai plaisir, se réjouit-il. Cela pourrait aussi devenir un modèle. Cela me semble important d'avoir un artiste dans une société. Il donne des informations très riches aux employés. Je m'en aperçois lorsque je fais mes tableaux, très vite les gens regardent, posent des questions. Cela tire la pensée vers le haut."

UR, aujourd'hui en plein développement, devrait prochainement agrandir son capital. "Dans une entreprise traditionnelle, au bout d'un an, on fait le bilan, il y a le stock et il y a les problèmes. UR est une entreprise qui ne peut que gagner des plus-values avec des problèmes. Nous avons du stock, ce qui peut être désagréable pour certaines sociétés. Dans notre cas, cela ne l'est pas parce qu'il peut être revendu cinq ans plus tard cinq fois plus cher. Nous avons aussi une masse énorme d'archives et d'objets qui ne sont pas valorisables pour le moment", se réjouit l'entrepreneur.

Tout en produisant les projets d'autres artistes, UR accompagne Fabrice Hybert dans toutes ses aventures, des POF (ses fameux prototypes d'objets en fonctionnement, comme le POF no 2 daté de 1989, intitulé "Deep Narcissus", qui est un masque de plongée doté d'un miroir orienté vers l'intérieur à la place du verre) aux manifestations de grande envergure. A la Biennale de Venise de 1997, UR est intervenu pour un tiers du budget total (686 020 euros) du pavillon français, que l'artiste avait transformé en studio d'enregistrement. Dans le cadre de l'animation de l'Arc de triomphe pour le passage à l'an 2000, la société a contribué à hauteur de 381 120 euros, soit les deux tiers de la somme totale.

L'uvre de Fabrice Hybert est faite de mises en abyme : chaque objet renvoie à un autre, un POF pouvant, par exemple, être décliné suivant une multitude de comportements. Son entreprise est conçue de la même façon : elle n'est pas isolée, mais en relation permanente avec d'autres structures, un peu à l'image d'un réseau souterrain. Ainsi, dernier développement du concept d'UR, Fabrice Hybert a intégré en 2001 sa société dans un espace mondial mis en réseau : UR est impliquée dans un nouveau club international d'entrepreneurs baptisé Woolways.

Pour l'heure, il expose à la galerie Jack Tilton, à New York, jusqu'au 3 juin, tandis que "Pof Cabaret" se déroule à la Kunsthalle Lophem, à Bruges (Belgique), jusqu'à la fin août, et qu'un fauteuil rouge doté de lamelles amovibles, facétieusement appelé "Couteau suisse", est en vente dans le magasin branché Colette, à Paris, au prix de 7 795 euros.

Roxana Azimi