Romain Slocombe
KRIEGSPIEL
Romain Slocombe
KRIEGSPIEL
2010
Avec une nouvelle série photographique intitulée KRIEGSPIEL — initiée par une résidence à la « Demeure du chaos » à St Romain au Mont d’Or sur l’invitation de thierry Ehrmann —, l’artiste revisite aujourd’hui le XXe siècle par l’entremise de certains de ses conflits les plus emblématiques. À la fois référence explicite à la photographie de reportage de guerre et clin d’œil ironique au héros de ses romans le photographe fictionnel Gilbert Woodbrooke (obsédé par l’érotisme des Mädchen in Uniform), la série KRIEGSPIEL permet à Slocombe de retrouver ses modèles en « femmes-soldats », en « résistantes », en « réfugiées » ou en « victimes », cela dans des décors dévastés par les bombardements ou des paysages enneigés de quelque révolution lointaine où s’affronteraient les « rouges et blancs » de Miklos Jancso.
En effet, à l’instar des acteurs partisans jouant à danser la guerre à travers les films, méconnus aujourd’hui, du cinéaste hongrois, les « actrices » de Romain Slocombe ne sont pas le moins du monde étrangères à la notion de jeu — contenue déjà dans le terme « Kriegspiel ». On joue à la guerre comme naguère on jouait à se plâtrer ou à s’emmailloter de bandages. « Toutes les jeunes filles sont très joueuses… », rappelait l’illustratrice Mïrka Lugosi interviewée à propos de l’artiste dans le (faux) reportage La Femme de plâtre sur Canal +.
Paraphrasant — comme Slocombe s’amuse à le faire dans Sexy New York lorsque son héros, comme lui en 1996, expose ses œuvres dans une galerie de SoHo — les commentaires de Stéphan Lévy-Kuentz (à propos de l’art médical et de l’ambiguïté de l’érotisme de ses modèles), on pourrait écrire :
« Le dispositif d’un photographe militaire regardant, regardé par une prisonnière elle-même fixée, “matée”, par un hypothétique amateur d’art, se conçoit ici comme mise en abyme. Imaginant que le modèle le regarde au présent, le spectateur n’est confronté pourtant qu’au regard porté sur le photographe le jour de la séance. Bien que les pensées de l’exhibée restent insondables, l’émoi que lui procure cette relation d’ambivalence ne semble pas tout à fait lui déplaire. Dans son parti-pris de soumission visuelle, et en réponse à cette prise en charge salvatrice (la captive ne vient-elle pas d’échapper in extremis au feu et à l’horreur des combats ?), a-t-elle déjà intégré de façon univoque l’éventualité, fréquente en temps de guerre, d’être abusée contre son gré ? Potentiellement livrée, donc, aux mains “baladeuses” caressant ses bottes ou palpant son uniforme déchiré, surjouant ou non une vulnérabilité de principe, blessée et/ou ligotée serait-elle secrètement volontaire pour payer “en nature” ce serial military doctor, qui la possède déjà en trois — la séance de prise de vues — puis en deux — le tirage photographique — dimensions ?… Ne perdant rien d’une telle sollicitation inopinée, le voyeur ne sera pourtant jamais sûr et certain que la prisonnière ait pu prendre conscience de son état de totale soumission physique. Et dans l’éventualité où cette impudeur serait préméditée — voire ostentatoire —, l’ingénue n’a, elle non plus, jamais la certitude que le spectateur jouira de cette offrande. En toute connivence, entre pertes et profits sur l’échiquier (bientôt jonché d’exquis cadavres d’une bataille qui, sans doute, n’aurait pas déplu aux surréalistes — de Magritte à Man Ray, dans leurs œuvres grands ficeleurs et découpeurs de corps, de même qu’amateurs invétérés d’humour subversif), se déroule désormais un jeu de dupes inquiétant mais lucide. Et c’est dans cette ambivalence spéculaire que s’inscrit, sous notre regard intrigué puis fasciné, le jeu affectif et pervers entre le photographe et sa victime. »
Derrière ses mises en scène, Romain Slocombe, qui se plaît à débarquer là où on ne l’attendait pas, manipule symboles, mythes et fantasmes que le spectateur déstabilisé perçoit confusément. Sur ce fil ténu mais tendu, les images basculent d’une perversité (extra)ordinaire vers une pratique artistique. Le photographe nous place face à l’incompréhension de l’objet photographique et à l’ambiguïté de son statut. C’est la raison pour laquelle son travail, comme en leur temps celui des surréalistes, subvertit et dérange.
LIRE L’ARTICLE DE A. GIARD «Romain Slocombe, photographe d’une guerre érotique» SUR :