Sylvie Réno
Sylvie Réno
Depuis plusieurs années, le parti pris de Sylvie Réno est de reproduire à l'échelle un toutes sortes d'objets usuels en utilisant pour ce faire, uniquement (ou presque), du carton ondulé. Cela peut aller de la toute petite chose à la très grande, de la punaise à la porte blindée, de la salle des coffres d'une banque en passant par des pinceaux, des couteaux, des pistolets, à des boites ou des valises. On est surpris de découvrir les inventifs détours qu'utilise l'artiste pour réussir ses fidèles reproductions, pourtant évidemment factices. Il faut les avoir vus pour le croire, ces fac-similés en carton de tire-bouchon, clé à molette, télé- phone portable, paquet de cigarettes, ciseaux, compas. L'objet, reproduit grandeur nature, possède une présence volumique ; la réduction, indice d'un transfert vers l'artistique, se retrouvera ailleurs, comme, par exemple, dans la disparition des cou- leurs (tout est devenu uniformément brun) ou des marques (on reconnait vite la forme du paquet de cigarettes, il est plus difficile de deviner la provenance ou le tabac). En l'absence de matériaux variés avec des qualités et des textures différentes, une valeur de carton plus clair suffit à distinguer les parties lame et manche d'un couteau. Le matériau carton sert à gommer certaines différences pour mieux en affirmer d'autres. Certes, il ne brille pas, mais il ne rouille pas non plus. Le carton, c'est l'anti-verre, l'anti-pierre, l'anti-métal. Il n'est ni froid, ni dur, ni transparent, ni lourd. Il a d'autres qualités, il possède notamment un fort pouvoir plastique, il se découpe et s'enroule facilement. A partir de deux autres aspects caractéristiques, le lisse et l'ondulé, l'artiste a élaboré la base binaire d'un langage dont elle tire un maximum d'effets.
La présence d'un seul et même médium pousse le regard à être attentif aux toutes petites différences qui existent dans les formes ou les nuances de brun. Les propositions d'objets en série (les boites rondes, les valises), la présentation en rack (comme les couteaux) ou en vrac, incitent également le spectateur à être attentif aux petites dissemblances. Les reproductions de chaque objet à l'aide de ce matériau très ordinaire mais très plastique, le carton ondulé, installent une présence alter- native : le passé de l'autre objet, le vrai, se prolonge dans le présent de celui-ci, l'objet second, en route vers l'objet d'art. Si l'exposition des créations de Sylvie Réno se propose comme une leçon de choses, l'artiste est loin de se montrer docte ou de se lancer dans une critique du "système des objet" (Baudrillard) ; tout à l'opposé, elle marque une attestation soutenue pour les objets du quotidien, avec un intérêt particulier pour l'humble, le rebut, le tout-petit, le jeté ou le caché. La représentation étant évidence, c'est du côté de l'invention, de la trouvaille que le spectateur va devoir chercher le sens de cet art. Peu à peu il se laisse gagner par cette esthétique de la différence. Le plaisir donné au visiteur d'être la témoin de la déconstruction de l'objet réel et de sa reconstruction en carton ondulé, avec de subtiles métamorphoses créées pour certains détails, remplace le charme de l'illusion, habituel pour les créations réalistes. [...]
Il y a dans ces cartons découpés une fragilité qui agit comme un charme. Le ridicule du matériau favorise le dépassement du visible au profit de pensées fluctuantes. La forme de l'objet agit comme un "écran". Ces formes découpées peuvent rappeler les masques. Comme eux, elles figurent et cachent les objets réels. Pourtant ces masques ne sont pas des travestissements - pas de méprises ou de quiproquos possibles - ce sont plutôt des objets de révélation, des objets pour une vision RENOvée. Une des manières modernes de renouveler les choses est de leur retirer du poids. "L'éphémère est toujours promesse de légèreté", écrit Christine Buci-Glucksmann (Esthétique de l'éphémère, Paris, Galilée, 2003, p.16) ; et elle ajoute : "comme si le temps des formes laissait place aux formes du temps, au temps comme quatrième dimension de l'art". La perte de poids des objets en carton de Sylvie Réno ne les prive pas pour autant du poids de la mémoire. C'est même le contraire qui se produit. Leur réunion engendre un poids de collection. [...]
En rentrant dans la salle d'exposition, la parenté avec les artistes du dépôt et de l'accumulation, comme Tony Cragg, Allan McCollum, Jason Rhoades, fait jour. Chez Sylvie Réno, comme chez eux, le cumul des objets donne à penser à un arrêt du temps pour le visiteur comme pour l'objet, lorsque l'un ou l'autre passe la porte du musée. Les objets placés dans les lieux d'art bénéficient d'un autre temps ; les objets d'usage quotidien et ceux destinés à la vie tranquille (still life) s'installent dans des temporalités différentes. Reproduits dans un matériau léger et unicolore, les objets de Sylvie Réno sont à la fois dépecés - ils ont subi une perte de poids - et dé-peints - ils ont perdu leur couleur propre. Pourtant ils ne sont pas pour autant devenus des spectres ou des fantômes. S'ils ont perdu beaucoup de leurs spécificités, ils gardent une certaine épaisseur ; toujours accompagnés de leurs ombres propres et portées, ils se maintiennent du côté de la réalité.
Jean-Claude Le Gouic
extrait de : “Sylvie Réno : Autres choses, autres temps”, Art Présence n°63, janvier 2009