Victor Alimpiev

 
 

“Quelle est, en fait, la signification de cette pièce ? ” demande une actrice dans l’une des vidéos de Victor Alimpiev. C’est une question que l’on serait tenté de répéter maintes et maintes fois en regardant les chorégraphies d’Alimpiev. Ses vidéos représentent des scènes de chorales et des tableaux subtilement travaillés dans lesquels les groupes et les individus effectuent des mouvements étranges et des gestes du quotidien qui apparaissent soudain comme chargés de nouveaux messages, énigmatiques. C’est une sorte de code secret que les personnages d’Alimpiev partagent – un vocabulaire mystérieux de signes et de signaux.


Déplacements maniéristes, trilles élaborés et silences prolongés : les acteurs d’Alimpiev  sont mûs par une grâce artificielle. Avec leur peau pâle presque opalescente, ils font penser à des masques expressionniste ou à de fragiles poupées de porcelaine. C’est un univers de poses prudemment mesurées et d’élégance démodée que décrit Alimpiev – un ballet mécanique qui évoque immédiatement la grande tradition du théâtre d’avant-garde du début du 20ème siècle.


En se retournant vers cet héritage, le travail d’Alimpiev occupe un territoire inhabituel dans l’art contemporain, tandis qu’il trouve un équilibre  singulier entre performance et documentation, vidéo et musique, dramaturgie et cinématographie. Tout en étant méticuleusement mis en scène et monté avec un soin maniaque, le travail d’Alimpiev préserve toujours une immédiateté et se distancie de bons nombres de vidéos auxquelles l’art contemporain nous a habitués dans les deux dernières décennies.

Par ailleurs, Alimpiev a un talent naturel pour les angles de prise de vue serrés et sophistiqués. Les assonances qu’il découvre entre les différentes scènes, révèlent une oreille exceptionnelle – sa technique de montage est plus musicale que visuelle.

En dépit de leur simplicité, donc, ses vidéos possèdent un éclat miroitant et hyper-artificiel qui transforme le mouvement le plus banal – tel que se gratter la tête ou se toucher doucement les lèvres – en un prologue à quelque rituel ésotérique énigmatique.


On ressent déjà presque  cela, simplement dans les sons et les bruissements des vidéos d’Alimpiev; dans tout son travail se manifeste une attraction spontanée pour la complexité du mélodrame, pour l’intensité des orchestres symphoniques et pour l’expressivité lyrique. Mais d’un autre côté, lorsqu’on les observe avec attention, ses vidéos apparaissent comme étant construites avec une économie de moyens radicale – plutôt que de parfaites pièces Wagneriennes, ce sont des morceaux de musique de chambre soigneusement ciselés.


La palette d’émotions présente dans le travail d’Alimpiev est absolument unique, ainsi suspendue entre art dramatique exhacerbé et prudence réservée. Il y a quelque chose d’affecté dans les personnages d’Alimpiev : avec leurs mouvements stylisés et leur phrasé aigu, ils semblent avoir été modelés d’après une sensibilité rococo – cérébraux, presque trop parfaits, inhumains. Par moments, ils semblent même curieusement étrangers, tels des créatures distantes qui, venues du froid, viennent d’entrer.

D’un autre côté, leurs efforts sont quelque peu disproportionnés vis à vis de ce qu’ils accomplissent, et – bien plus important – Alimpiev semble plus intéressé par leur imprécision que par leur bravoure. Il se tient extrêmement près de ses personnages, la caméra à l’affut de détails intimes, d’expressions personnelles et de petits défauts. Il est évident que l’art d’Alimpiev dépend tout simplement des personnes, de leurs gestes et de leurs souffles.


Ainsi, encore une fois, quelle est, en fait, la signification de cette pièce? Il n’y en a probablement pas car, à vrai dire, les constructions imaginaires habiles et les exercices de style virtuoses qui caractérisent le travail d’Alimpiev ont à voir avec le néant : ce sont des moyens de libérer nos corps, nos mouvements ainsi que les sons de toute les nécessités immédiates et de toutes les évidences, transformant nos vies en une danse peu réaliste ou en quelque impénétrable rituel collectif.


Massimiliano Gioni